lundi 30 mai 2016

Maçons à moto

Chaque année, lorsque le printemps pointe le bout de son nez et que le beau temps revient, il n’est pas long que les adeptes de la moto s’empressent d’enfourcher leur monture de fer afin de parcourir les routes. En ce début de saison, il est donc important de se rappeler les consignes de sécurité afin de ne pas partir pour un plus long voyage encore. Tant qu’à être prudent, pourquoi ne pas également demander un peu de protection divine?

Le 28 mai dernier avait lieu à l’Oratoire Saint-Joseph la 36e édition de la bénédiction annuelle des motocyclistes. Tous rassemblées sur son large stationnement, les membres de diverses associations de motocyclistes se côtoyaient, admirant les motos de leur semblable tout en attendant la venue des prêtres. L’événement est organisé par Moto Internationale, un important concessionnaire de la ville, mais peu de gens savent qu’ils sont appuyés dans leur démarche par un club de moto bien particulier, les Widow’s Sons, formé entièrement de francs-maçons.


Membre des Widow's Sons ayant
la franc-maçonnerie dans la peau
Pour faire une longue histoire courte, la franc-maçonnerie est une confrérie officiellement présente depuis 1717 mais certains remontent sa source à l’ordre médiévale des Templiers ou même aux cultes à mystère de l’Antiquité. Au Québec, la confrérie y est présente depuis les débuts de la colonie; Wolfe et Montcalm auraient été francs-maçons selon la légende. D’abord présente au sein des régiments militaires, des loges (regroupements) sont ensuite apparues dans la communauté marchande et ainsi de suite. Plusieurs versions différentes de la confrérie existent mais l’une des plus importante ici est la franc-maçonnerie dite « régulière » représentée par la Grande Loge du Québec. Leur but est de suivre le plus fidèlement possible les règles établies lors de la fondation de leur maison mère, la Grande Loge Unie d’Angleterre. Cela dit, au sein de cette organisation se trouve plusieurs embranchements des plus diversifiés. Certains ordres préfèrent suivre les enseignements des Rosicruciens ou des Égyptiens mais nous retrouvons également les Shriners, qui sont derrière le cirque du même nom et l’hôpital Shriners pour enfants, ainsi que les Widow’s Sons pour les fans de motos.

Ces motards sont reconnaissables par leur insigne incluant plusieurs symboles, telle que la pyramide symbolisant l’ascension et les 3 degrés maçonniques, le soleil à son sommet pour la quête d’illumination, l’œil au centre afin de représenter le regard constant du Grand Architecte de l’Univers et les ailes pour la quête de liberté. Leur nom, signifiant « Fils de la Veuve » se réfère à l’une des légendes fondatrices de la franc-maçonnerie, celle du meurtre d’Hiram Abiff, architecte du Temple de Salomon assassiné pour avoir refusé de révéler ses secrets à des ouvriers jaloux. Hiram était également surnommé le « fils de la veuve », ayant comme mère une veuve de la tribu de Nephthali, l’une des 12 tribus d’Israël. Les francs-maçons poursuivant l’œuvre d’Hiram, ont donc reprit son surnom.

L’association du club de motards avec la veuve va cependant plus loin. Comme me l’explique le Maître Maçon Wayne Houlzed, membre des Widow’s Sons, leur club a pour mission de prendre soin des veuves et des orphelins de leurs frères maçons. Les temps étant moins durs qu’au début de la maçonnerie, l’argent amassé par les différentes levées de fond auxquelles ils participent se voit redistribuée afin de prendre soin des enfants en général. Beaucoup de membres du chapitre québécois étant également Shriners, les fonds sont souvent donnés à l’hôpital Shriners pour enfants de Montréal. Lors de la journée de bénédiction, un jeune garçon originaire du Ghana présentement traité à Montréal rappelait aux motards de toute horizon l’importance de donner généreusement. Ces derniers ont pu le faire en participant à un moitié-moitié et une collecte de jouets, le tout organisé par les Widow’s Sons.

C’est probablement grâce à de tels gestes de charité qu’un événement organisé par francs-maçons puisse aujourd’hui avoir lieu sur le terrain de l’Oratoire St-Joseph. En effet la relation entre l’Église Catholique et la confrérie n’a pas toujours été très bonne au siècle dernier, les maçons ayant milités pour une séparation de l’Église et de l’État. Le climat social est maintenant bien différent et tel que l’explique Patrick Vézina, vice-recteur à la pastorale, l’Oratoire est un lieu ouvert à tous peu importe les croyances. De tels événements telle qu’une bénédiction des motocyclistes n’a rien d’étranger pour lui; quelques semaines plus tôt avait lieu une bénédiction spéciale pour les propriétaires de voitures Mustang! Bien qu’une bénédiction générale s’adressant à tous et ne prenant que quelques minutes serait efficace spirituellement parlant, Monsieur Vézina et d’autres membres du clergé prennent toutefois le temps de passer entre les rangées de motos afin de les bénir individuellement ainsi que leur propriétaires Il explique que ce service personnalisé est demandé par la population, qu’elle a besoin de concret, de symboles qui laissent une certaine trace telle que l’eau bénite trempant encore leur moto lors de leur départ du stationnement.

Patrick Vézina effectuant une bénédiction
En espérant que les effets de la bénédiction ne s’évaporent pas aussi vite que l’eau, souhaitons une bonne saison de moto à tous, qu’ils parcourent la route dans le but de poursuivre la construction de leur Temple mystique ou uniquement afin de profiter du beau temps.

vendredi 20 mai 2016

Une nouvelle cité pour une nouvelle étoile

Le 18 mai dernier s’ouvrait l’édition 2016 de l’Expo-sciences pancanadienne au complexe athlétique de l’université McGill. Pendant trois jours, plus de 500 futurs savants du pays compétitionnent pour plus de 1 000 000$ en bourses d’études. Parmi les jeunes scientifiques qui présentent leurs recherches allant de l’impact du crachat sur le taux de glycémie dans le sang à la création d’un bracelet permettant aux non-voyants de se déplacer via écholocation, un participant sort du lot. Bien que l’exposition ne débute qu’à 10h, certains depuis plus d’une heure, vêtus d’un poncho pour l’occasion, devant le kiosque vide de la nouvelle coqueluche controversée de l’univers scientifique québécois : William Gadoury.


La nouvelle publiée par le Journal de Montréal il y a une dizaine de jours indiquant qu’il aurait découvert un citée maya perdue en s’appuyant sur une corrélation jusqu’ici inconnue entre le positionnement des constellations mayas et l’emplacement de leurs cités a depuis fait le tour de la planète. Les médias se l’arrachent au point tel que les organisateurs de l’événement avertissent les fans du jeune homme qu’il risque d’être absent pour toute la journée. Puis soudainement, se déplaçant au sein d’un troupeau de micros et de caméras, il arrive. L’attention est tellement captée par le jeune prodige de l’astronomie que peu remarquent qu’au même instant, à quelques pas de là, défile Chris Hadfield quasi anonymement.

C’est en s’intéressant aux supposées prophéties de fin du monde de 2012 que le jeune William attrape la piqure pour les Mayas. Il y découvre un peuple complexe ayant un penchant pour l’astronomie. Trouvant étrange le positionnement de leurs citées (loin des points d’eau, au sommet de montagnes, en terres peu fertiles), il se demande s’il n’y aurait pas un lien avec les astres. Il se décide alors de contacter l’Agence spatiale canadienne afin d’obtenir des cartes des étoiles surplombant le ciel de la région et découvre en 2014, du haut de ses treize ans, une corrélation quasi parfaite entre le positionnement des citées et leur alignement vis-à-vis les constellations. Selon William, plus l’étoile associée est brillante, plus son vis-à-vis terrestre avait de l’importance. Et ça ne s’arrête pas là, sa théorie s’appliquerait également à d’autres civilisations précolombiennes telles que les Aztèques et les Incas mais également aux civilisations harappéennes dans les régions de l’Inde et du Pakistan. Comment est-ce possible? William en a aucune idée, une découverte à la fois…


Ce n’est cependant pas la première fois qu’une théorie similaire voit le jour. En fait, un champ d’étude complet se consacre à l’étude du lien entre les corps célestes et les vestiges des anciennes civilisations : l’archéoastronomie. Les sujets d’études vont du rapport qu’entretient le site de Stonehenge avec les équinoxes qu’à l’alignement des pyramides d’Égypte avec les points cardinaux. Une des théories à propos des pyramides est qu’il existerait une corrélation entre le positionnement des célèbres pyramides de Gizeh et les étoiles composant le Baudrier d’Orion. Comme nous le verrons sous peu, cette constellation joue un rôle crucial dans la découverte de William.

Mais tout d’abord : comment est-ce possible que des civilisations aussi éloignées que celles d’Égypte et d’Amérique centrale partagent un intérêt pour les mêmes constellations issues de la culture greco-romaine? Bien que les représentations mythologiques des constellations varient d’une culture à l’autre, les étoiles qui les composent restent les mêmes. Une importance particulière est souvent portée aux étoiles suivant certains axes célestes. Notre zodiaque est basé sur les constellations suivant l’écliptique (trajectoire du soleil dans le ciel du point de vue de la Terre), alors que d’autres civilisations posèrent davantage leur regard sur celles suivant l’équateur céleste ou la Voie lactée, comme ce fut le cas pour les Mayas qui y voyaient la représentation du tronc de l’Arbre de Vie de leurs mythes.

Glyphe représentant la
Tortue et les 3 pierres

Pour en revenir à William, une chose clochait cependant : un trou se dessinait dans ses tracés célestes. Afin de compléter les liaisons qui pour nous forment Orion, il manquait une cité pour associer à l’étoile Saïph et ainsi clore le triangle formé avec les étoiles Rigel et Alnitak à l’intérieur duquel apparaît la nébuleuse d’Orion. Pour les Mayas, ces étoiles font partie de la constellation de la Tortue et les trois étoiles en question représentent les « ox tun », trois pierres qui soutiendraient le monde selon la légende, la nébuleuse en son centre représentant le feu cosmique créateur. Cette représentation se trouvaient également dans les habitations mayas où trois pierres posées dans le foyer soutenaient la plaque à tortilla, le tout installé au centre de la demeure, microcosme de l’univers. On associe également aux trois pierres la particularité des pyramides dites « en triade », où la pyramide principale est surmontée de trois autres structures. L’exemple le plus grandiose se trouve au sommet du Complexe Tigre, dans la cité d’El Mirador. Il s’agit d’ailleurs de l’une des citées qui viendrait compléter le triangle de la constellation (l’autre étant Calakmul). Coïncidence?
Constellation de la Tortue et son lien avec Orion
Bref, il manquait une cité pour associer à Saïph mais qu’à cela ne tienne. Calculant la position que lui indique sa théorie et accédant à des images satellites via Google Earth, l’Agence spatiale canadienne, l’Agence spatiale japonaise et la NASA, il croit déceler la pièce manquante du puzzle. Un récent feu de forêt dans la région semble mettre à jour des formes géométriques non naturelles. Demandant l’avis du Dr. Armand LaRocque, spécialiste en télédétection à l’Université du Nouveau-Brunswick, William reçoit la grande nouvelle : on semble effectivement y apercevoir une pyramide et une trentaine de structures, ce qui l’en ferait l’une des plus importantes cités mayas découvertes à ce jour. Comme tout grand explorateur, William baptise sa découverte. Il la nomme K’àak’ Chi’ soit Bouche de feu en l’honneur du foyer créateur légendaire.

La nouvelle n’est pas sans créer de remous. Tant que ses recherches ne seront pas publiées par une revue scientifique et qu’une équipe ne se rendra pas sur place afin de confirmer sa théorie, la communauté scientifique aura du mal à avaler qu’un important secret de la civilisation maya se trouvait tout juste au-dessus de leur tête. Cependant ce n’est qu’une question de temps car plusieurs revues scientifiques l’auraient déjà approché afin qu’il démontre en plus de détails sa théorie au reste de la planète. De même, pendant les courts moments que nous avons passés ensemble une productrice de la Colombie-Britannique lui dévoilait son intérêt de financer l’expédition de William afin de tourner un documentaire.

Alors, n'avons-nous affaire qu’à une étoile filante? Si l’on se fie au fait qu’il vient de remporter la médaille d’or dans sa catégorie accompagnée de bourses totalisant 5 000$, je crois plutôt que le feu cosmique continuera d’attiser sa passion pour quelques années encore.

jeudi 5 mai 2016

Une pointe de justice


Au printemps dernier, la justice a tranché. Aux yeux de la Cour supérieure du Québec, une focaccia est légalement une pizza. Qu’est-ce qui a bien pu amener notre système judicaire d’ajouter cette décision à son menu? Un conflit entre les franchises Mikes et Trattoria Tevere situées dans la foire alimentaire du Complexe Desjardins à Montréal. Voici les détails croustillants.

Installé depuis 2005 au Complexe Desjardins, Chawky Abdallah dû s’affilier à une franchise afin de suivre les règles des propriétaires de l’établissement et s’associa donc à la chaîne Trattoria Tevere, reconnue pour ses spécialités italiennes, en février 2015. À son menu, des foccacias avec différentes garnitures, dont une appelée foccacia-pizza. Ce qu’il ignorait cependant, est que son voisin Mikes avait signé en 2004 un bail de 15 ans avec le Complexe incluant une clause d’exclusivité sur la vente de pizzas.

L’affaire alla donc devant les tribunaux. Pour le maître Marco Vitale, qui assura la défense de la Trattoria Tevere et qui représente régulièrement des restaurateurs, c’était la première fois qu’il devait argumenter sur la définition légale d’un met. Il appela donc à la barre des témoins les experts en définition : les dictionnaires. Une pizza a une pâte pétrie, arrondie, travaillée avec une technique propre, alors qu’un focaccia est généralement un pain constitué d’une base d’huile d’olive. Malgré cela, le 9 mars 2015, l’honorable juge Pierre Labelle indiqua que :
« Dans la mesure où la focaccia constitue une base de pain recevant des garnitures, elle possède les attributs d’une pizza, a ajouté le juge. Trattoria Tevere vend des pizzas [...] sous d’autres vocables. » 
Il est effectivement difficile d’argumenter contre le fait qu’une « foccacia-pizza » a les attributs d’une pizza, mais ce n’est pas ce qui est souligné dans le jugement ci-haut : Base de pain avec garniture = pizza. Quel précédent un tel jugement peut-il constituer? Est-ce qu’aux yeux de la loi, une lahmadjoune est une pizza? Et une tourte? Un sous-marin? Ma tranche de beurre de pinottes?

Être ou ne pas être une pizza, là est la question
Nous ne sommes pas le seul endroit à se poser la question au point tel que les juges s’en mêlent. Chez nos voisins du sud, le juge de la Cour Suprême Antonin Scalia (originaire de Queens, New York) a déjà prononcé que ce qu’on appelle la « Deep Dish Pizza » ou « Pizza style Chicago » (où la pâte est d’abord couverte de fromage puis d’une immense quantité de sauce tomate et ensuite cuite dans une poêle) n’est pas réellement une pizza. Cela inspira une délicieuse montée de lait à l’animateur du Daily Show Jon Stewart.


La pizza a une si grande place dans l’alimentation américaine qu’elle est considérée comme un légume. En fait, il s’agit plutôt de la sauce tomate qui entre dans la catégorie des légumes : un huitième de tasse équivaut à une demie tasse de légumes frais. Les deux cuillères à soupes présentes dans la sauce à pizza en font donc une portion de légumes.

Qu’elle que soit sa définition aux yeux des juristes, la décision du tribunal a laissé un goût amer à Monsieur Abdallah. Bien qu’il puisse continuer à vendre des focaccias tant qu’elles ne contiennent pas de fromage ni de sauce tomate (donc moins nutritives pour les touristes américains), son chiffre d’affaire a baissé de 45 à 50% environ. Après des dépenses de 250 000$ afin de tout changer son affichage et une récente hausse de loyer de 3000$, il n’a plus les moyens de payer pour les frais légaux qui lui permettraient de défendre sa cause davantage. La prochaine fois que vous passez par-là, achetez-lui donc une focaccia, ça va aider à la digestion.

lundi 25 avril 2016

Une tour littérairement hantée

« Êtes-vous jamais allé jusqu’au Fort des Prêtres à la montagne? Vous êtes-vous enfoncé quelquefois dans les sombres taillis qui bordent au sud-ouest la montée qui conduit à la Côte des Neiges? Et si vous avez été un tant soit peu curieux d’examiner les sites pittoresques, les vallées qui s’étendent jeunes et fleuries sous vos yeux, les rocs qui parfois s’élèvent menaçants au-dessus de vos têtes; vous n’êtes pas sans avoir vu comme une tache blanchâtre qui apparaît au loin, à gauche, sur le fond vert d’un des flancs de la montagne. Eh bien, cette tache qui de loin vous semble comme un point, c’est une petite tour à forme gothique, aux souvenirs sinistres et sombres, pour celui qui connaît la scène d’horreur dont elle a été le théâtre. »


Source BANQ
Ainsi débute le récit de La Tour de Trafalgar, de l’auteur Georges Boucher de Boucherville. Publié en 1835, plusieurs le considèrent comme le premier exemple de nouvelle fantastique canadienne-française. Dans le récit en question, l’auteur raconte à la première personne sa mésaventure alors qu’étant parti chasser sur le Mont-Royal, il est surpris par un orage et doit se réfugier dans les ruines d’une tour décrépie. Après avoir d’abord senti un courant froid sur son visage puis entendu des bruits de pas provenant de la cave, il voit du sang apparaître sur les murs puis sent une main fantomatique se presser sur sa gorge. Prenant la fuite, il se réfugie ensuite dans la cabane d’un homme qui lui raconte l’histoire derrière ce lieu sinistre : La tour était le lieu de rencontre d’un jeune couple, Léocadie et Joseph, où ils connurent la mort aux mains d’un ancien prétendant de Léocadie devenu fou de jalousie. La fin de la nouvelle reste ambigu, sous-entendant que l’homme de la cabane connaît ces détails puisqu’il est le meurtrier en question.
Les aventures relatées ne peuvent pas être réellement arrivées à l’auteur puisqu’ayant vingt ans lors de la publication de la nouvelle, le récit du chasseur se déroule quelques décennies plus tôt. Par contre, aurait-il mis par écrit une légende orale déjà existante?

Photographie par Edgar Gariépy
Source BANQ
La tour comme telle exista réellement. Le marchand de fourrure John Ogilvy la fit construire sur l’une de ses terres en 1806, afin de commémorer la victoire de l’amiral Horatio Nelson lors de la bataille navale de Trafalgar le 21 octobre de l’année précédente. Ogilvy vouait une telle dévotion à Horatio Nelson qu’il est également derrière l’érection de la colonne Nelson à la place Jacques-Cartier. On pourrait croire que cette célébration d’une victoire anglaise était mal perçue à l’époque chez la population francophone mais c’est plutôt le contraire. Les Canadiens-français de l’époque n’étaient pas tous favorables à la Révolution française s’étant déroulée quelques années plus tôt et se réjouissaient de la destruction de la flotte de Napoléon.
La tour, de style gothique, prit donc le nom de Trafalgar et chaque année à l’anniversaire de la victoire, quelques coups de canon pouvaient s’y faire entendre. Ogilvy est décédé en 1819, la tour était donc à l’abandon lors de la parution de la nouvelle de Boucher de Boucherville. Le terrain serait acheté l’année même de la parution de la nouvelle, coïncidence ou résultat du succès de l’oeuvre? En 1846, on tenta d’utiliser le terrain afin de bâtir un cimetière, mais lorsqu’il fut décidé que ce qui devint le Cimetière Mont-Royal était un meilleur site en 1852, le projet fut abandonné laissant sur place plusieurs dépouilles. Aucune surprise donc que les futurs résidants disent avoir entendu des bruits de pas étranges et en ont déduits que la tour était hantée. Plusieurs témoignages en font part, entre autres en 1880 et 1890. En 1925, l’archiviste Édouard-Zotique Massicote et son photographe Edgar Gariépy, sur place pour photographier la tour, se joindront à la liste de témoins. Ils racontent avoir entendus d'étranges bruits de pas inexplicables accompagnés d'un courant d'air frais...
La tour est maintenant remplacée par une résidence privée, mais la rue porte toujours les traces de ses origines, Trafalgar-Heights. Cette découverte provient de Guillaume Saint-Jean, tel qu'en témoigne cet article du Devoir. En découvrant la photo d’une Tour en ruine uniquement identifiée Trafalgar, il découvrit ensuite la légende et réussit à localiser l’endroit grâce à la carte ci-dessous. La tour y est indiqué en haut à droite, près de la falaise. 
Extrait d'un plan d'assurance de 1926
En superposant une carte actuelle à celle de l'époque, il put rencontrer les propriétaires actuels et effectuer le montage photo ci-dessous. Si vous souhaitez voir davantage de ce type de montage de photo historiques, je vous invite à visiter Montréal Avant-Après, projet que Monsieur Saint-Jean dirige depuis 2006.
Site de la tour style Avant-Après
Gracieuseté de Guillaume Saint-Jean
Le cimetière ayant débuté sa construction après la parution de la nouvelle de Boucher de Boucherville, il ne peut être exclusivement à l’origine du folklore hanté du lieu. Qu’en est-il de Léocadie et Joseph? Difficile de dire si cette histoire du début de la colonie à un fond de vérité, mais une autre histoire de double meurtre, cette fois bien documentée, vient teinter la légende.

Au début du récit, alors que le chasseur se rend dans les bois, il croise sur son chemin « la Croix Rouge, à laquelle se rattache le souvenir de l’exécrable Béliste ». Le Béliste en question est en fait Jean-Baptiste Goyer dit Bélisle, accusé du meurtre de Jean Favre et Marie Anne Bastien dans la nuit du 13 au 14 mai 1752. Bélisle fut soumis au supplice de la roue, l’un des pires du Régime français; couché en croix, tous les membres du corps sont broyés vif à coup de barre de fer. Le corps disloqué est ensuite étendu sur une roue soutenue par un poteau où le criminel attend la mort en regardant le ciel. Les meurtriers ne pouvant à l’époque être enterrés en terre sainte au cimetière de la paroisse, il fut enterré à une croisé des chemins qui correspond à René-Lévesque et Guy aujourd’hui. La Croix Rouge en question était un avertissement aux citoyens afin qu’ils se souviennent des conséquences d’un tel acte.
Acte d'inhumation de Jean Favre et Marie Bastien
Gracieuseté Archives de la Basilique Notre-Dame

Le terrain sur lequel la croix rouge était érigée appartenait alors aux prêtres Sulpiciens, qui vendirent en 1861 le terrain aux Sœurs Grise de Montréal. La croix originale étant en pin, elle avait une durée de vie d’environ 20 ans, mais elle fut entretenue et remplacée par de nouvelles croix jusqu’en 1948 où un Calvaire composé de trois personnages et une nouvelle croix en marbre furent installés. En 2002, des descendant de Marie Anne Bastien provenant du Michigan firent ajouter au pied de la croix une plaque commémorative en souvenir du couple assassiné.


Ce qui était d’abord la sépulture d'un meurtrier ainsi qu'un rappel au public de son châtiment s’est donc transformé avec le temps en hommage à ses victimes. De même, ce qui était à l'origine le site commémoratif d'une bataille navale a évolué en lieu de hantise dans une nouvelle littéraire, hantise de moins en moins fictive avec les années si l'on se fie aux témoignages...



Possibles restes de la tour originale


jeudi 28 mai 2015

Facettes de fakirs

La douleur.  La plupart d'entre nous tente de mener sa vie en évitant tant que possible le concept, que ce soit au niveau physique ou émotionnel. Nous sommes habitués depuis notre enfance à percevoir la douleur comme un signal d'alarme qui nous supplie de nous éloigner de sa source. Cependant, certaines personnes cherchent plutôt à l'expérimenter, à s'exposer à divers supplices afin d'explorer les limites de leur corps, que ce soit dans le cadre d’une recherche spirituelle ou pour nous divertir : il s’agit des fakirs. Pour tous ceux qui ont grandi avec Tintin, l'image typique du fakir est celui d'un barbu vêtu uniquement d'un pagne et d'un turban couché sur un lit de clous. Mais au-delà de cette représentation, qu'est-ce qu'un fakir au juste?  

Le terme comme tel provient de l'arabe et signifie "pauvre", mais pas nécessairement pauvre monétairement, davantage dans le sens d'un être détaché du monde matériel. Dans la communauté musulmane, le terme est généralement associé aux ascètes soufis. Le soufisme (ou Tasawwuf) est une discipline de l’islam dédiée au développement des connaissances permettant de combattre notre ego.  Un peu en opposition au wahhabisme et au salafisme qui se concentrent sur la loi islamique via une interprétation littérale du Coran, le soufisme cherche à promouvoir la subtilité et la spiritualité existant au sein de l’islam.
Crédit photo: Eliade 1963
Il existe différentes expressions du soufisme, 41 ordres (tariquas) différents qui découlent de l’enseignement des compagnons du Prophète Mohammed, également appelés les Califes biens guidés. Chaque tariqua suit sa voie propre afin de communier avec le divin. Certains comme l’ordre Mevlevi, également appelés derviches tourneurs, cherchent l’extase via une danse circulaire appelée sama alors que d’autres, comme les ordres Rifaî et Casnazani, recherchent les clés qui maîtrisent le corps et la matière, leur permettant d’accomplir plusieurs prouesses physique dont voici un exemple: 

Pour ma part, j’ai eu le privilège de m’entretenir avec l’imam Omar Koné, représentant local de l’ordre Naqshabandi (issue de l’enseignement du premier calife, Abou Bakr) au Centre soufi de Montréal, et d’assister à la pratique du dikhr (le rappel). Il s'agit d'une adoration de la présence divine via une récitation de litanie composée de formules (versets du Coran, noms et attributs divins), de salutations et de louanges, et d’une gestuelle en mouvement. La répétition a pour but de purifier le coeur et d'installer un état méditatif contemplatif au sein de chacun. Considérés comme étant des formules, des clés permettant d'accéder à l'énergie divine, le tout se déroule en arabe puisqu’il s’agit de la langue dans laquelle furent révélés les versets du Coran.

Selon l’imam Koné, la démonstration de pouvoir surhumain par les fakirs se veut une preuve de la réalité du  divin et de l'état de grâce au même titre que le sont les miracles chrétiens. Ces pouvoirs peuvent être acquis de trois manières: Divinement, comme c’est le cas pour les Rabbani (les saints), via la discipline du corps ou de l'égo (comment le pratiquent les moines Shaolin et les yogis), ou via une association avec des créatures surnaturelles, les djinns (tels que le font les chamans et les marabouts). Cette dernière approche est perçue négativement car dans la tradition islamique le djinn est sous l'humain et ce dernier ne devrait donc pas s'associer à lui. Le but de la pratique religieuse devrait être la rencontre personnelle avec le divin et non la recherche de pouvoir. Ce dernier ne peut  s'obtenir que grâce au détachement et à la disparition de l'égo.

Crédit photo: Oman, 1903
Quoique les dogmes puissent être différents, le soufisme trouve écho dans d'autres spiritualités orientales suite au métissage des cultures à travers les siècles. Semblables aux tariquas soufies, de multiples voient appelées sampraday sont suivies dans l'hindouisme afin de communier avec le monde spirituel et elles rivalisent toutes d'originalité. Alors que certains choisiront de passer le reste de leurs jours avec une jambe croisée derrière la tête, d'autres choisiront de fixer continuellement le soleil, d'arrêter de manger ou bien de se vêtir de lourdes chaînes. Au sein des ces pratiques issues du polythéisme hindou, les fakirs feraient bande à part et seraient profondément monothéistes, ce qui rappelle leur homologue musulmans. Ils joueraient également un rôle similaire, étant considérés comme des êtres détachés du monde matériel qui vivent au jour le jour et aident les gens à éliminer leurs frustrations et leurs désirs afin de se connecter au divin.

Comme l'explique Pandit Sita Ram Sharma, prêtre et astrologue au Centre hindou d'éducation et service (995 Bd Décarie, Ville St-Laurent),  le divin est présent dans toute chose pour le fakir, l'homme étant égal aux animaux et aux éléments à ses yeux. Selon Monsieur Sharma, les véritables fakirs, quoiqu'ils existent toujours, sont aujourd'hui très difficile à trouver.  Pour des ascètes cherchant à s'éloigner du monde matériel, il leur est très difficile d'évoluer dans la société actuelle où tout s'est commercialisé, jusqu'au yoga et la méditation. Bien que les véritables fakirs puissent effectivement avoir accès à divers siddhis (pouvoirs surnaturels), ces derniers restent très difficiles à obtenir et ne doivent servir qu'au profit de la communauté, non pour leur propre bénéfice. Une démonstration publique de tel siddhis en reviendrait donc en quelque sorte à leur corruption puisqu’ils ne serviraient qu'au divertissement et à titre de profit personnel (encore ici, on dénote un lien avec la lutte contre l'égo promue dans le soufisme). Cela dit il ne faudrait cependant pas méprendre pour de véritables fakirs tous ceux capables de diverses prouesses physiques, comme de danser sur des clous ou des sabres tel que dans le vidéo ci-dessous.


Les démonstrations du genre, que ce soit dans le domaine de la danse ou du cirque, sont bien perçues dans les communautés soufies et hindoues tant que des ressources surnaturelles ne sont pas exploitées. C’est d’ailleurs davantage ce type de fakirs que vous risquez de croiser de nos jours. Mais si leur démarche n’est pas religieuse et qu’ils ne prétendent pas posséder de pouvoirs surnaturels, peut-on vraiment donner ce titre à un artiste de cirque? Comme vous le dirait l'Infâme István Betyár, fakir au sein de la troupe Blue Mushroom Sirkus Psyshow, puisque ce n'est pas avec le cirque qu'on risque de s'enrichir, ce n’est pas mentir que de s’identifier en tant que fakir si l’on se rappelle le sens originel du mot!

István en action. Crédit photo: Alain Boprey
Tout d'abord avaleur et cracheur de feu, c'est suite à la lecture de Step right up! de Daniel P.  Mannix (1951)  qu'il a débuté son entrainement afin  de devenir avaleur de sabre, une naturelle évolution de son art. Petite anecdote: Daniel P. Mannix était un avaleur de sabre et de feu mais il eut également une prolifique carrière en tant que journaliste et auteur de plusieurs oeuvres dont The Fox and the Hound (1968) plus tard adapté par Disney. Suite à de nombreuses recherches et entrainements, István en est venu à plus grande maitrise de son système autonome, lui permettant "d'éteindre" son réflexe de vomissement. En travaillant sa respiration et sa concentration, il devient capable d'ignorer la douleur et la pression d'avoir une épée qui longe sa gorge à proximité de son coeur. Lors de ses premières performances en 1990, il ne comptait que 13 avaleurs de sabres dans le monde, communauté qui tourne aujourd’hui autour de la cinquantaine et dont il est le seul représentant au Québec.

István ne voit pas réellement de composante religieuse à son art. La dimension spirituelle qui y est associée est selon lui plus près de ce qu’un peintre ressent devant sa toile, ou de quelqu’un qui pratique le yoga. En pratiquant les diverses techniques du fakirisme lui permettant d’accomplir ses prouesses,  il a développé  une grande foi en son corps et en lui-même. Bien qu’il ne le conseille à personne, selon lui quiconque décide d'y mettre l'effort et de s'y consacrer peux y arriver. Tout ce qu'il faut est de la discipline, il n’y a pas de pouvoir magique ou d'anomalie corporelle d’impliqué. Il ne faut pas croire que c’est de l’illusion non plus. Quoique la science peut aider à expliquer comment il est possible de s’étendre sur une planche à clou sans trop se blesser via la répartition du poids, il en faudrait pas réduire cette pratique qu’à une simple démonstration des lois de la physique. Tout comme un poème est plus qu’une simple suite de lettres, il y a une certaine poésie, un romantisme à l’avalage de sabres et autres pratiques du fakirisme.

L'un des premier fakir à joindre les rangs des artistes de cirque fut le musulman Sena Sama, membre du Pepin's Circus en 1818. À l'époque, et encore aujourd'hui, les fakirs n'étaient pas au premier plan sur la piste du cirque mais généralement dans les productions parallèles des sideshow et freakshow. Les spectacles entrant dans cette catégorie incluaient également des numéros de danse folklorique, de burlesque, ainsi que des expositions d'articles religieux et merveilles de la nature.  Ce fut également l'un des premier lieu où le public se familiarisa avec l'art du tatouage, dont les marins ramenaient les secrets de par leur voyages. Le milieu des forains était alors souvent composé de marins puisqu'ils partageaient le même type d'équipement de cordes et poulies pour les chapiteaux que sur les bateaux.
 
Troupe du Blue Mushroom Sirkus Psyshow. Crédit photo: Angela Solo
Cet esthétique des sideshow pratiquement disparue est aujourd'hui encore présente grâce à des troupes comme le Blue Mushroom Sirkus Psyshow. Formée en 2010 par des anciens membres de la troupe Carnivàle Lune Bleue, la troupe produit sur scène des numéros de danse, d'homme fort, de burlesque et de fakirisme comme dans le bon vieux temps, le tout avec de véritables costumes et équipement d'époque. Cherchant à ré-insuffler une bonne dose de mysticisme et d'émerveillement dans le cirque, la troupe fut amenée à voyager à travers le monde, dont en Chine et au Danemark. Pour ne rien manquer de leurs prochains spectacles, vous pouvez les suivre sur Facebook.

Si les prestations publiques des fakirs modernes relève davantage du domaine du cirque, un autre type de manifestation se déroule dans un circuit plus privé, où certains n'hésitent pas à explorer leur corps et ses limites afin de vivre nouvelles expériences sensorielles. Je me suis entretenu avec AZL, artiste tatoueur chez MTL Tatoo, qui compte une vingtaine d'années d'expertise dans le domaine des modifications corporelles. Sur une période de trois ans il fut au coeur d'un projet appelé "Être suspendu", durant lequel il effectua 18 suspensions corporelles en transperçant sont corps d'anneaux (pouvant aller de deux à dix-huit) et en restant surélevé aussi longtemps que trois heures trente. 

Photo gracieuseté de AZL

Alors que certains pratiquent la suspension dans un esprit de performance (comme l'"extreme bungee" ou ce numéro de Chris Angel) AZL la pratiquait davantage dans l'immobilité la plus complète, comme une forme de méditation extrême. En ralentissant ses pensées, cet état d'esprit laissait place à une paix totale, lui permettant de réaliser que nous sommes plus que notre corps. Contrairement à une expérience hors corps, la pratique permettrait de réaliser à quel point notre être est immense à l'intérieur de la petite coquille qu'est notre chair. AZL tenait d'ailleurs à toujours se percer lui-même et sur le devant du corps, afin de bien voir les anneaux et ainsi bien "s'ancrer" en lui-même. Effectué en présence de 3-4 personnes généralement, la pratique est accompagnée de chants rythmiques permettant d'élever le niveau vibratoire de l'espace, permettant à l'énergie de chacun d'être partagée avec le reste du groupe un peu comme le dikhr chez les soufis.

Crochet utilisé pour
la suspension et le pulling
Bien qu'elle l'est pour certains, la douleur n'a jamais été un problème pour lui. Depuis un accident de vélo dans sa jeunesse où il s'est déchiré le genou, il a cherché à apprendre à maîtriser la douleur, à l'accepter et la comprendre. En expérimentant avec son corps et en pratiquant ce que certains pourraient considérer comme de l'automutilation, il a découvert une nouvelle façon de se sentir vivant, un peu comme s'il était prédestiné à suivre cette voix afin de se connaître lui-même. Il n'y a aucun doute que la pratique ait une grande composante spirituelle, mais personnellement il ne s'inscrit pas dans une religion ou une dévotion particulière à un dieu quelconque. Il s'agit davantage d'une quête de sens, une dévotion envers soi-même. Tant que l'on garde l'esprit ouvert et qu'on ait pas trop d'attentes, l'expérience peut-être accessible à tous. Puisque le but principal est l'apprentissage de soi,  chacun doit s'écouter et être prêt dans son cheminement à faire ce type d'expérience. Il ne s’agit pas d’une épreuve d’endurance, ou de devoir prouver ses capacités. Si la pratique doit être interrompue à cause de la douleur, ce ne doit pas être vue comme un échec car elle aura permis de découvrir ses propres limites.

Photo gracieuseté de AZL
Il existe également une variante de la suspension, appelée pulling,  qui consiste en des exercices de respiration où les participants (de 2 à 5 généralement) sont reliés entre eux et respirent au même rythme durant 30min/1h, l'énergie circulant entre les participants à travers la corde les reliant. La pression des respirations intensifie la transe et rendrait l'expérience très puissante. AZL  a d'ailleurs déjà fait une combinaison de suspension et pulling, où deux hommes et deux femmes le tiraient en l'air à l'aide des crochets plantés dans leur corps, et ce fut l'une des expériences les plus puissantes qu'il ait vécu. Le tout étant très demandant physiquement, il est préférable d'espacer les séances aux trois mois. Il raconte avoir déjà effectué 2 suspensions et trois pulling dans un laps d'environ deux mois causant un high naturel intense de dopamine, mais suivi d'un immense down qu'il ne souhaite à personne.
Bien qu'elle n'est pour l'instant que principalement opérée au sein de la communauté des adeptes de modification corporelle, particulièrement forte au Texas et à San Francisco, le grand public se familiarise de plus en plus avec la suspension et le pulling. Cela fait craindre à AZL qu'avec leur percée dans le "mainstream", ces techniques deviennent trop froides et cliniques et perdent ainsi leur dimension d'exploration personnelle. Pour István Betyár, peu importe si la pratique du fakirisme gagne plus d'adeptes, cela ne changera rien à sa démarche artistique. L'art étant vivant et en constante évolution, même si plusieurs s'attaquent à la même technique chaque artiste conserve sa personnalité propre. La question ne se pose pas vraiment chez les soufis et hindous car ils voient mal comment le fakirisme véritable pourrait se multiplier dans notre société contemporaine, où l'égo est roi et la spiritualité n'est devenue qu'un autre produit de consommation.
Avec autant de facettes différentes, difficile de percer le mystère du fakirisme et prédire les futures formes que prendront la pratique. Alors pourquoi ne pas se tourner vers le passé et nous ravir de son apport à notre imaginaire collectif. Il n'y a pas de mal à ça.


mardi 5 mai 2015

Moldus du quidditch

L'univers magique d'Harry Potter s'est peut-être terminé sur papier en 2007 et au cinéma en 2011, son ensorcellement sur notre monde ne s'est pas dissipé pour autant. S'étant immiscé ici probablement  à partir du Quai 9 3/4 de la gare de King's Cross, un nouveau sport se répand à une vitesse exponentielle: le quidditch.

Vous n'êtes pas familier avec le quidditch? Pour une description détaillée vous pourriez vous référer aux règles de l'Association Internationale de Quidditch, mais puisque le document fait environ 170 pages, faisons comme le balai d'Harry et survolons.

Véritable quai 9 3/4
de la gare de King's Cross à Londres
Le but du jeu n'est pas sorcier, chaque équipe doit compter un maximum de points en lançant le souaffle (ballon de volleyball) à travers des anneaux, (au nombre de 3 par équipe et attribuant 10 points par lancer réussi) le tout en évitant de se faire frapper par des cognards (ballons chasseurs). Après 18 minutes de jeu, un joueur neutre portant à l'arrière de sa taille le vif d'or (un bas de couleur jaune contenant une balle de tennis) entre sur le terrain. L'équipe réussissant à attraper le vif d'or gagne 30 points et met fin à la partie. Ah oui et le tout avec un balai entre les jambes...

La magie se faisant plus rare ici, ces articles ménagers sont davantage un handicap qu'un enchantement. De bois ou de plastique, la longueur des balais doit se situer entre 81 cm et 122 cm (plus longs ils peuvent être dangereux et difficilement manœuvrables) et ne doivent pas avoir d'extrémité pointue. Alors que plusieurs le remplacent par un tuyau de pvc pour des raisons utilitaires, certains décident de conserver leur bon vieux balai, véritable symbole de l'origine fantaisiste du sport.

Les joueurs pouvant moins s'élever en altitude et ayant à courir du début à la fin de la partie au lieu de se laisser planer, le terrain de jeu est passé de sa taille originelle de 152m/54m à 55m/36m (soit environ la moitié d'un terrain de soccer) mais conserve sa forme ovale. La hauteur des anneaux est également réduite, les laissant à 1, 1.5 et 2m de hauteur (et non 15m).
Gracieuseté de la LCQ
Chaque équipe doit avoir un minimum de 7 joueurs: 3 poursuivants (bandeau blanc) ayant pour mission de lancer le souaffle dans les anneaux de l'équipe adverse, un gardien (bandeau vert) pour protéger ses propres anneaux, deux batteurs (bandeaux noirs) qui pourront utiliser les cognards pour nuire à leurs adversaires, ainsi qu'un attrapeur (bandeau jaune) qui aura pour mission d'attraper le vif d'or une fois qu'il aura fait son apparition sur le terrain. Les équipes pourront avoir un maximum de 21 joueurs, permettant ainsi une possibilité de 3 changements complets lors de la partie. Ces rotations sont libres aux joueurs, mais ils ne peuvent échanger leur position qu'avec un joueur de leur catégorie et doivent remettre leur balai au remplaçant avant que ce dernier puisse entrer en jeu. Le seul joueur ne pouvant être remplacé est le vif d'or, qui est donc sujet à l'épuisement. Il peut cependant tout faire pour se protéger des attrapeurs (ex: enlever leur balais ou bandeau) et utilisant parfois des techniques relevant davantage du kung fu que de la sorcellerie.

Des cognards de fer volant n'étant pas encore disponibles sur le marché, le rôle des batteurs au quidditch a dû être modifié. Plutôt que de protéger leur équipe contre les cognards, les batteurs en prennent la charge afin d'empêcher un poursuivant de compter, un attrapeur de capturer le vif d'or ou pour faire chuter un batteur adverse. En effet, un joueur touché doit simuler une chute en retirant son balai d'entre ses jambes (le retirant automatiquement du jeu) et en retournant toucher à l'un de ses anneaux avant de pouvoir reprendre la partie. Seul un batteur peut attraper un cognard en vol. Les gardiens sont quant à eux protégés des cognards à l'intérieur de leur zone de but, mais sont considérés comme des poursuivants s'ils en sortent. La seule autre protection contre un cognard est de le repousser à l'aide du souaffle. 

Gracieuseté de la LCQ
Mais tout ça vous vous dites, ce n'est joué que par quelques wannabe sorciers dans un coin perdu de la campagne anglaise. Hé bien non. Depuis son apparition en 2005 le sport a trouvé des adeptes partout sur la planète, permettant l'établissement de l'Association Internationale de Quidditch, incluant l'Association Canadienne de Quidditch. S'étant mérité la troisième place aux derniers Global Games derrière les États-Unis et l'Australie, l'ACQ compte dans ses rangs deux équipes québécoises provenant de l'Université de Montréal et de McGill. Ces derniers furent d'ailleurs les pionniers du quidditch au pays ainsi que les champions régionaux pour l'est du Canada lors des saisons 2011-2012 et 2012-2013.
Armoiries de la Ligue collégiale de Quidditch

Considérant qu'une inscription à l'ACQ peut coûter jusqu'à 200$ et qu'avec les années le quididtch qui y est pratiqué est devenu beaucoup plus professionnel et athlétique (à ce sujet voici un bon article paru dernièrement dans L'Esprit Simple), peu de place restait pour le commun des moldus curieux de pratiquer ce nouveau sport. Une autre branche du quidditch a donc vu le jour au Québec le 5 septembre 2013. Alors étudiante au niveau collégial, Emmanuelle Rheault voulut partager sa passion pour le sport et le rendre plus accessible en fondant la Ligue collégiale de Quidditch. Afin de promouvoir le sport, la Ligue effectue une tournée des cégeps et organise également divers événements ponctuels afin de démocratiser ce sport. Comprenant un nombre variable d'équipes selon les saisons, 6 équipes sont déjà confirmées pour la saison 2015-2016. Bien que la ligue s’est d'abord concentrée à Montréal, elle a bon espoir de s'exporter dans les autres régions du Québec.

Le peu de financement auquel la ligue a accès provient principalement des cégeps via le prêt de terrain et d'équipement et des associations étudiantes qui supportent leur équipe locale. Malgré que le côté fantaisiste du quidditch ait pu se révéler un obstacle dans les démarches administratives rattachées à la reconnaissance du sport,  la ligue ne souhaite pas pour autant s'en éloigner car il se révèle un atout dans d'autres circonstances. En plus d'être l'origine et l'âme du sport, l'univers élaboré par J.K. Rowling est souvent ce qui pique la curiosité des gens et les amène à venir découvrir cette nouvelle façon de faire de l'activité physique.

Si vous lisez ceci et êtes sur le point de planifier un retour aux études uniquement pour joindre une équipe, vous serez heureux d'apprendre que la ligue collégiale changera bientôt son nom pour la Fédération Québécoise de Quidditch, lui permettant ainsi d'élargir ses frontières et d'accueillir tous les intéressés du sport, qu'ils proviennent du milieu scolaire, communautaire ou autre. Également, il se tiendra le 30 mai prochain au parc Étienne-Desmarteau un "Fantasy tournament", journée composée de parties hors concours jouées par des équipes recomposées spécifiquement pour la journée selon le niveau d'expérience de chacun afin d'équilibrer le tout. Ouvert à tous, il s'agit d'un bon point de départ pour les curieux voulant jouer pour la première fois ainsi qu'une opportunité de rencontrer d'autres passionnés.

Alors qu'attendez-vous: À vos balais!

dimanche 21 septembre 2014

L'invasion des piranhas végétariens

L'été est maintenant officiellement terminé, j'espère que vous en avez profité pour faire une saucette dans l'un des merveilleux lacs et rivières du Québec. Nous n'avons peut-être pas les belles plages des Tropiques, mais nos eaux sont aussi accueillantes que les lagons du sud. En effet, dans les dernières années différentes espèces exotiques y furent repêchées telle qu'un diable rouge dans l'archipel Lac Saint-Pierre en 2012 et un poisson tête de serpent d'Indonésie sur les berges de la rivière Saint-Charles en 2010. Une autre espèce semble visiter les régions nordiques de plus en plus régulièrement. Il s'agit des pacus, mais vous connaissez sûrement davantage leurs cousins... les piranhas.

La dernière apparition de l'espèce au Québec remonte au 8 juin 2012, où un pacu rouge fut pêché dans la rivière Saint-François, tout près du barrage de la centrale de Drummondville. Le pacu semble également attiré par l'Europe; un pacu fut capturé dans le détroit d'Oresund en Suède en août 2013, et dans la Seine en France en septembre de la même année. En mai dernier, c'est son cousin le piranha qui fut retrouvé à Vosges en France. Au pays, le pacus et piranhas ont également visités par le passé la rivière Châteauguay, le Canal Rideau ainsi que la Colombie-Britannique. 

Pacu rouge retrouvé dans la rivière Saint-François le 8 juin 2012
Devrions-nous nous inquiéter de la récente apparition du pacu dans la rivière Saint-François? Selon Philippe Brodeur, biologiste au Ministère de la Forêt, de la Faune et des Parcs, nous n'avons pas à craindre de perdre nos orteils. Contrairement à leurs cousins les piranhas, les pacus sont omnivores et bien qu'ils se nourrissent à l'occasion de mollusques et d'insectes, il sont davantage attirés par la végétation et les noix que par la chair humaine. Bien qu'ils puissent survivre en été, les pacus et piranhas attraperaient leur coup de mort lors de nos hivers rigoureux. Comment se sont-ils retrouvés dans nos eaux alors? Les principaux suspects sont les aquariophiles, qui collectionnent ces espèces exotiques. Les pacus et piranhas ayant une très forte croissance, il arrive qu'ils soient rejetés à l'eau lorsqu'il deviennent trop à l'étroit dans leur bocal.

Si le cas du pacu n'inquiète pas le gouvernement, la problématique de l'introduction d'espèces exotiques dans notre écosystème est prise très au sérieux. L'une des espèce les plus commune dans les aquarium, les poissons rouges, ne devraient normalement pas se retrouver dans nos cours d'eau mais s'y propagent de plus en plus. Cette introduction met en péril l'équilibre naturel, les espèces envahissantes prenant l'espace et la nourriture des espèces indigènes, et étant également de potentiels porteurs de maladies et parasites étrangers. D'autres espèces qui se propagent à un rythme inquiétant sont la carpe asiatique, qui peut manger jusqu'à 40% son poids quotidiennement et qui pourrait se croiser avec nos espèces de carpes locales et ainsi mieux se propager, ainsi que le gobie à tâche noire, qui fut introduit non pas par les aquariophiles mais par le rejet de l'eau des ballast des navires commerciaux.

Pour en revenir aux pacus et piranhas, le danger de propagation n'est pas totalement écarté. Quoique la probabilité soit mince, le réchauffement des eaux du Québec pourrait permettre à l'espèce de survivre. Outre le réchauffement climatique, la pollution thermique causée par les eaux usées et les systèmes de refroidissement d'usines pourraient créer des zones plus tempérées. C'est ce qui est arrivé près des panaches thermiques de la centrale nucléaire Gentilly-2, où une population de moule, la petite corbeille d'Asie, fut retrouvée. Cette espèce qui aurait normalement dû être éradiquée par les eaux froides réussit tout de même à survivre et à se reproduire, augmentant ainsi les risques d'adaptation à notre climat.

Faites donc bien attention si jamais vous souhaitez vous rafraichir près d'une centrale nucléaire ou hydroélectrique, les pacus sont peut-être dans les parages. Il ne s'agit peut-être que d'histoires de pêches, mais on raconte qu'en 2001, deux pêcheurs de Papouasie seraient morts au bout de leur sang après s'être fait dévoré les testicules par des pacus. Il ne faudrait s'en étonner... après tout ils raffolent des noix.