On dit parfois que l’amour véritable peut traverser les époques, qu’il est immuable et aussi solide que le roc. Cette vision devait être partagée par les Premières Nations puisque les légendes locales regorgent d’exemples d’individus s’aimant si fort, qu’une fois séparés de leur douce moitié n’avaient d’yeux que pour leur retour, au point d’en marquer le paysage pour les siècles à venir.
La municipalité de Grand-Mère est l’un des exemples les plus connus au Québec. Selon la légende, deux amoureux durent se séparer car le père de la jeune fille demanda à son prétendant de lui ramener un canot remplit de belles fourrures en l’échange de la main de son enfant. C’est donc au centre de la rivière St-Maurice qu’ils se quittèrent et la jeune fille s’y installa pour l’attendre, le visage constamment tourné vers le nord. Elle l’attendit toute sa vie, au point de devenir vieille femme et lorsque la mort s’approcha, on raconte qu’elle pria le Grand Esprit de laisser un signe à son amoureux. Un éclair aurait alors frappé le rocher, sculptant le visage de la femme dans le granite. Selon une autre version, la femme elle-même aurait été changée en rocher. La chute s’y trouvant deviendra alors connue comme « Kokomis », signifiant Grand-Mère en Anishnabemowin, et donnera nom à la municipalité qui s’y formera en 1898.
| Plan de la reconstruction du rocher |
| Photo du rocher à son emplacement d'origine en 1890 |
Un autre exemple similaire fut très célèbre plus au sud. À Franconia au New Hampshire, au flanc de ce qui s’appelait à l’époque Profile Mountain (aujourd’hui Cannon Mountain), se dressait autrefois le Old Man in the Mountain, c’est-à-dire le Viel Homme sur la Montagne. Selon un légende abénaquise, un grand chef respecté du nom de Nis Kizos tomba un jour amoureux de Tarlo, une iroquoise. Celle-ci dû retourner dans son village s’occuper de son peuple malade et Nis Kizos s’installa au sommet d’une montagne pour l’attendre. Mais elle tombera malade à son tour et meurt à son village. Lorsqu’on vint chercher le chef dans son nouveau domaine, il s’était volatilisé. Désormais, son profil ornait le flanc de la montagne et de là, il observait maintenant son territoire. Le visage de pierre marqua grandement la région, au point de devenir l’emblème de l’État. En 2003, un éboulement eu raison de l’attrait mais on raconte que cela signifie que Nis Kisos a enfin pu rejoindre sa bien aimée Tarlo.
| Image composite montrant ce qui fut jadis |
À proximité, une autre montagne a pris en quelque sorte le relais. Le Mont Pemigewasset est également orné d’un profil d’Amérindien, quoique moins spectaculaire. Selon la légende, Pemigewasset serait un ancien chef abénaquis du 17 ou 18e siècle qui s’installait sur la montagne pour espionner ses ennemis. Cet suite à un feu de forêt en 1901 que l’on réalisa que son empreinte sur la montagne fut si forte qu’elle prit la forme du visage de Pemigewasset.
De retour au Québec, à Saint-Georges de Malbaie en Gaspésie, une autre légende associée à un rocher à tête d’amérindien comprend les thèmes récurrents des amoureux séparés, mais avec quelques variantes. Suite au passage d’explorateurs sur la côte, un amérindien vit sa fiancée partir avec l’équipage pour l’Europe, enlevée dans certaines versions. Espérant son retour, il devint jaloux et développa une haine pour la mer qui lui avait volé son amour. Il est ajourd’hui immortalisé sous forme d’un rocher, tournant dos à la mer et fixant la falaise. Parfois, on dirait même qu’une larme coule sur sa joue.
Dans Lanaudière, en bordure de la rivière Ouareau, vivait autrefois Hiawhitha, fille du sachem du clan. Ayant quelque peu vécu chez les blancs, elle aurait été évangélisée par le jésuite Isaac Jogues, qui sera plus tard canonisé avec d’autres martyrs canadiens. Sa beauté avait beau faire tourner têtes mais elle avait déjà donné son cœur, au vrai Manitou dont on lui avait appris l’existence. Cependant, Nipissingue, le sorcier du clan qui était du nombre de ses prétendants, refusa de se faire rejeter de la sorte. Lors d’un soir de conseil, il déclara que le Grand Manitou demanda qu’il prenne femme et on lui accorda Hiawhitha. Dans le désespoir, elle se rappela que bien qu’elle fût dans l’obligation de se marier afin de respecter les traditions, elle pouvait néanmoins choisir son époux. Elle choisit donc Arondack, un homme bon et ennemi de Nipissingue. Furieux, ce dernier n’avait pas dit son dernier mot. Il envoya le clan en guerre, et c’est un Arondack mourant qui revint vers Hiawhitha. Alors qu’elle se rendit près du précipice Dorwin afin de cueillir des plantes médicinales, elle fut suivie par Nipissingue qui tenta de profiter d’elle dans les bois. En se débattant elle se trouva projetée dans le précipice mais lorsque Nipissingue se pencha pour voir son corps, un coup de tonnerre retentit et ce fut comme si Hiawhitha fut transformée en une magnifique chute d’eau qui rappelait la jeune fille par sa vigueur et son chant, mais également par sa blancheur semblable à la robe qu’elle portait. Nipissingue quant à lui fut puni par le Manitou et transformé en Pierre, condamné à observer à jamais Hiawitha sans l’atteindre.
Que ce soit pour souligner la dévotion d’amoureux séparés, la détermination de chefs guettant les ennemis ou afin de punir des assassins, les manitous semblent bien aimer s’adonner à la sculpture dans leurs temps libres. Comme tout artiste, leurs œuvres vont parfois rester incomprises. Là où certains ne pourraient voir que des rochers ordinaires demandant un fort niveau d’interprétation, d’autre vont y déceler les traces d’une culture millénaire et d’un imaginaire toujours bien solide.



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