samedi 27 septembre 2025

Un longue-distance avec des fantômes? Il y a une application pour ça!

Le premier article que j’ai publié ici racontait ma visite lors d’une séance de communication avec les morts, j’ai joint un cercle de sorcières pour écrire des lettres aux défunts. Cette fois, c’est via une approche plus technologique que la communication a tentée d’être établie, alors que j’ai participé à une séance de spiritisme moderne au Vieux Palais de l’Assomption. Depuis quelques dizaines d’année, le lieu a acquis la réputation d’être parmi les plus hantés au Québec. On raconte qu’un déserteur ayant voulu fuir la conscription lors de la Première Guerre Mondiale se serait réfugié au grenier pour y finir mort de froid. Un ancien juge, un curé, des enfants morts de la tuberculose hanteraient également les lieux. Voici un extrait de témoignage d’un ancien agent culturel du Vieux Palais, Marc-Antoine Jussaume :

«J’ai vécu plusieurs choses anormales ici. Des visiteurs se sont fait grafigner par le curé. On entend le bruit de billes qui roulent sur le sol, des voix et des craquements. On est témoin de portes et de fenêtres qui ouvrent et ferment subitement. On voit des boules de lumière, aussi…Ma meilleure preuve à date, c'est survenu en 2010, en plein jour, devant quatre témoins. Sans [qu'on le touche], un tiroir de cuisine rempli a été éjecté de l'armoire où il se trouvait avant de se retrouver sur le sol avec la poignée cassée »

 

L'extérieur du Vieux Palais de l'Assomption

Le Vieux Palais a donc depuis reçu de nombreuses visites de la part des médias ainsi que des enquêteurs amateurs mais aussi d’expérience, tel que démontré ci-dessous :



J’ai donc récemment eu la chance de participer à l’une de ces soirées où il fut tenté une fois de plus d’entrer en contact avec les entités hantant les lieux. Assis dans la salle de spectacle avec une dizaine d’autres invités, j’ai d’abord eu droit à un bref historique de l’endroit, racontée par un employé du Vieux Palais qui enquête également sur le paranormal depuis plusieurs années et est passionné de l’histoire du lieu. Construit entre 1811 et 1830, l’édifice a d’abord été le site de résidences privées, d’un bureau de médecin, puis prend sa fonction de bureau d’enregistrement du compté et de cour de justice de 1842 jusqu’en 1959 (pour la cour de justice) et 1979 (fermeture du bureau d’enregistrement). À l’abandon pendant quelques années, il est ensuite racheté en 1986 et transformé en gîte comprenant sept chambres et salle de spectacle. L’ancienne salle d’audience est également préservée. Pour ce qui est de l’origine possible des fantômes les choix sont nombreux :  un ancien cimetière se trouve sur le site adjacent, de nombreux enfants sont morts dans la demeure au 18e siècle, le cabinet du médecin Jean-Baptiste Lebourdais aurait possiblement été le théâtre d’expérimentations louches puis la découverte d’ossements à proximité et leur déplacement aurait peut-être également troublé le repos des anciens résidents.

Salle d'audience

Après cette mise en contexte, ce fut le moment de la présentation de l’équipement que nous allions utiliser dans la soirée. Détecteurs de champs magnétiques, détecteurs de mouvements, etc. Certains dans la salle avaient également amenés leur propre équipement. Mais ce qui a retenu le plus mon attention, et ce que nous allions utiliser principalement pendant la soirée, fut des applications téléphoniques permettant de nous faire entendre les messages des spectres. L’application Necrophonic permettrait de scanner les ondes radio et d’en tirer d’en éclaircir des bribes de conversation provenant des morts en retirant le bruit blanc. Une autre application similaire, Spirit Talker, utilise pour sa part une banque de mots prédéfinie et indique sous forme de texte le message qu’elle perçoit. Le tout en anglais seulement. J’ai personnellement un peu de difficulté à m’imaginer un revenant du Bas-Canada choisir de se manifester en anglais via un champ d’onde radio perçu par une application pouvant être installée sur nos cellulaires, alors que mon père a encore du mal à biens saisir comment envoyer un texto. Être un fantôme, je me demande s’il ne serait pas moins demandant « psychiquement » de simplement se faire voir.

Le sous-sol
Munis de notre équipement la soirée a ensuite consisté en la visite de trois lieux, la salle d’audience, le sous-sol, ainsi que l’une des chambres où l’activité paranormale serait particulièrement active. À chacun de ces endroits nous restions à l’affut d nos détecteurs et écoutions les bruits produits par les applications, tout en tenant de déchiffrer si un message cohérent tentait bel et bien de se former. On pourrait s’imaginer qu’une soirée à écouter serait particulièrement silencieuse, mais c’était au contraire particulièrement bruyant et chaotique. À peine certaines bribes sortaient des machines que l’enquêteur principal de la soirée sentait le besoin de « traduire », de confirmer au groupe ce qu’ils venaient d’entendre. J’ai pourtant remarqué à de nombreuses occasions que ce que j’entendais différait de ce que mes voisins avaient perçus, qui était aussi différent de ces « traductions », mais il fallait s’en remettre à l’expertise de l’enquêteur, qui avait semble-t-il développé une connexion avec l’autre-monde suite à ses années d’expériences…

Pourtant, ce que j’ai omis de dire est qu’au tout début de la soirée, alors que nous nous installions dans la salle, ce même enquêteur semblait tenter de traduire le message sorti d’un des détecteurs de mouvements. Une voix d’enfant, en anglais, prononçait quelques bribes de mots puis arrêtait, avant de reprendre un peu plus longtemps à chaque fois. Le tout était très lugubre et mettait certainement dans l’ambiance de la soirée. L’enquêteur semblait chercher avec ses collègues la signification de ce message, qui me semblait de plus en plus familier. Lorsque j’ai réalisé qu’il s’agissait de la comptine tirée de Nightmare on Elm Street, mon détecteur de bullshit s’est vite illuminé.

Je ne veux pas mettre tous les enquêteurs dans le même panier. Je ne doute pas de la passion, de la curiosité et de la sincérité de la plupart. Passant moi-même mon temps à fouiller le monde de l’étrange, je serais mal placé pour parler. Certaines de visiteuses ont même ressenti une présence et vu une apparition sous forme de silhouette blanche se manifester alors qu’elles étaient seules dans le placard de la chambre particulièrement hantée. L’apparition ne s’est malheureusement pas répétée pour une autre participante particulièrement sceptique, ni pour moi qui espérait tant. Est-ce une coïncidence si les deux seules ayant vu l’apparition sont également celles qui avaient amené leur propre équipement à la soirée? Souhaitaient-elles tellement voir une apparition qu’elles l’ont elle-même manifestée ou bien étaient-elles simplement plus réceptives et ouvertes à l’au-delà que le reste du groupe?

Ma partie préférée de la soirée fut à la toute fin. De retour dans la salle de spectacle, les équipements technos furent mis de côté et à tour de rôle, plusieurs des invités se mirent à partager leurs propres expériences paranormales, à raconter divers moments où la présence de l’au-delà s’est fait ressentir dans leur quotidien. Ces expériences n’ont peut-être pas été enregistrées, mais elles ont pourtant clairement laissé une trace chez les ceux et celles les ayant vécus.

Globalement, même si je ne reste pas convaincu de la validité des applications et de ceux qui perçoivent ce qui échappent aux autres, l’activité fut divertissante. Ce n’est pas tous les jours qu’on a la chance d’explorer la cave d’une maison hantée, équipé comme un Ghostbuster. Mais pour moi, ça s’apparente un peu à observer les nuages afin d’y identifier des formes. C’est un bon moyen de passer le temps et ça peu être amusant en bonne compagnie, mais il ne faut pas prendre ça trop au sérieux. De toute façon il existe maintenant sûrement des applications pour ça aussi.

mercredi 17 septembre 2025

Profils de rochers

On dit parfois que l’amour véritable peut traverser les époques, qu’il est immuable et aussi solide que le roc. Cette vision devait être partagée par les Premières Nations puisque les légendes locales regorgent d’exemples d’individus s’aimant si fort, qu’une fois séparés de leur douce moitié n’avaient d’yeux que pour leur retour, au point d’en marquer le paysage pour les siècles à venir.

La municipalité de Grand-Mère est l’un des exemples les plus connus au Québec. Selon la légende, deux amoureux durent se séparer car le père de la jeune fille demanda à son prétendant de lui ramener un canot remplit de belles fourrures en l’échange de la main de son enfant. C’est donc au centre de la rivière St-Maurice qu’ils se quittèrent et la jeune fille s’y installa pour l’attendre, le visage constamment tourné vers le nord. Elle l’attendit toute sa vie, au point de devenir vieille femme et lorsque la mort s’approcha, on raconte qu’elle pria le Grand Esprit de laisser un signe à son amoureux. Un éclair aurait alors frappé le rocher, sculptant le visage de la femme dans le granite. Selon une autre version, la femme elle-même aurait été changée en rocher. La chute s’y trouvant deviendra alors connue comme « Kokomis », signifiant Grand-Mère en Anishnabemowin, et donnera nom à la municipalité qui s’y formera en 1898. 

Plan de la reconstruction du rocher
Entre 1912 et 1914, la construction d’un barrage hydro-électrique demande la destruction du rocher mais conscients de son importance, la Shawinigan Water & Power et la compagnie de pâtes et papiers Laurentides joignent leurs efforts afin de déménager le rocher. L’ingénieur G.B. Watson propose de dynamiter le rocher, tout en numérotant chaque morceau, puis de le reconstruire pierre par pierre. Le résulat, complété en 1916 est encore visible aujourd’hui au Parc du Rocher entre la 5e et 6e avenue à Grand-Mère. G.B. Watson lui n’aura pas la chance de voir son projet se compléter. Il semble qu’il serait mort noyé, emporté par les eaux du St-Maurice. Aurait-il payé le prix pour avoir trafiqué avec la volonté du Grand-Esprit?
Photo du rocher à son emplacement d'origine en 1890

Un autre exemple similaire fut très célèbre plus au sud. À Franconia au New Hampshire, au flanc de ce qui s’appelait à l’époque Profile Mountain (aujourd’hui Cannon Mountain), se dressait autrefois le Old Man in the Mountain, c’est-à-dire le Viel Homme sur la Montagne. Selon un légende abénaquise, un grand chef respecté du nom de Nis Kizos tomba un jour amoureux de Tarlo, une iroquoise. Celle-ci dû retourner dans son village s’occuper de son peuple malade et Nis Kizos s’installa au sommet d’une montagne pour l’attendre. Mais elle tombera malade à son tour et meurt à son village. Lorsqu’on vint chercher le chef dans son nouveau domaine, il s’était volatilisé. Désormais, son profil ornait le flanc de la montagne et de là, il observait maintenant son territoire. Le visage de pierre marqua grandement la région, au point de devenir l’emblème de l’État. En 2003, un éboulement eu raison de l’attrait mais on raconte que cela signifie que Nis Kisos a enfin pu rejoindre sa bien aimée Tarlo.
Image composite montrant ce qui fut jadis

À proximité, une autre montagne a pris en quelque sorte le relais. Le Mont Pemigewasset est également orné d’un profil d’Amérindien, quoique moins spectaculaire. Selon la légende, Pemigewasset serait un ancien chef abénaquis du 17 ou 18e siècle qui s’installait sur la montagne pour espionner ses ennemis. Cet suite à un feu de forêt en 1901 que l’on réalisa que son empreinte sur la montagne fut si forte qu’elle prit la forme du visage de Pemigewasset.

De retour au Québec, à Saint-Georges de Malbaie en Gaspésie, une autre légende associée à un rocher à tête d’amérindien comprend les thèmes récurrents des amoureux séparés, mais avec quelques variantes. Suite au passage d’explorateurs sur la côte, un amérindien vit sa fiancée partir avec l’équipage pour l’Europe, enlevée dans certaines versions. Espérant son retour, il devint jaloux et développa une haine pour la mer qui lui avait volé son amour. Il est ajourd’hui immortalisé sous forme d’un rocher, tournant dos à la mer et fixant la falaise. Parfois, on dirait même qu’une larme coule sur sa joue.

Dans Lanaudière, en bordure de la rivière Ouareau, vivait autrefois Hiawhitha, fille du sachem du clan. Ayant quelque peu vécu chez les blancs, elle aurait été évangélisée par le jésuite Isaac Jogues, qui sera plus tard canonisé avec d’autres martyrs canadiens. Sa beauté avait beau faire tourner têtes mais elle avait déjà donné son cœur, au vrai Manitou dont on lui avait appris l’existence. Cependant, Nipissingue, le sorcier du clan qui était du nombre de ses prétendants, refusa de se faire rejeter de la sorte. Lors d’un soir de conseil, il déclara que le Grand Manitou demanda qu’il prenne femme et on lui accorda Hiawhitha. Dans le désespoir, elle se rappela que bien qu’elle fût dans l’obligation de se marier afin de respecter les traditions, elle pouvait néanmoins choisir son époux. Elle choisit donc Arondack, un homme bon et ennemi de Nipissingue. Furieux, ce dernier n’avait pas dit son dernier mot. Il envoya le clan en guerre, et c’est un Arondack mourant qui revint vers Hiawhitha. Alors qu’elle se rendit près du précipice Dorwin afin de cueillir des plantes médicinales, elle fut suivie par Nipissingue qui tenta de profiter d’elle dans les bois. En se débattant elle se trouva projetée dans le précipice mais lorsque Nipissingue se pencha pour voir son corps, un coup de tonnerre retentit et ce fut comme si Hiawhitha fut transformée en une magnifique chute d’eau qui rappelait la jeune fille par sa vigueur et son chant, mais également par sa blancheur semblable à la robe qu’elle portait. Nipissingue quant à lui fut puni par le Manitou et transformé en Pierre, condamné à observer à jamais Hiawitha sans l’atteindre.

Que ce soit pour souligner la dévotion d’amoureux séparés, la détermination de chefs guettant les ennemis ou afin de punir des assassins, les manitous semblent bien aimer s’adonner à la sculpture dans leurs temps libres. Comme tout artiste, leurs œuvres vont parfois rester incomprises. Là où certains ne pourraient voir que des rochers ordinaires demandant un fort niveau d’interprétation, d’autre vont y déceler les traces d’une culture millénaire et d’un imaginaire toujours bien solide.

dimanche 7 septembre 2025

Le dernier repos des Russes de Rawdon

Fortement peuplée par une population d’origine irlandaise à ses débuts, la municipalité de Rawdon a accueilli une grande variété d’immigrants à la suite de la Première Guerre Mondiale. Russes, Hongrois, Polonais, Ukrainiens, Tchécoslovaques et Allemand y ont fondé leur communauté qui explique pourquoi la devise de la municipalité est maintenant : « Forte de sa diversité ». Avec toutes ces cultures, de nombreux cultes différents se sont côtoyés et il est aujourd’hui possible d’en apprendre plus sur le sujet en parcourant le Circuit des églises.

Oleg Boldireff
Je souhaite m’attarder un peu sur l’église Saint-Séraphim-de-Sarov, plus particulièrement son cimetière.
En 1950 Oleg Boldireff, le curé de la paroisse montréalaise des Saints-Pierre-et-Paul, créée une petite chapelle en l’honneur
d’un des saints orthodoxes les plus populaires après être tombé sous le charme de la région un an auparavant. 

Croquis de la chapelle originale

Réalisant que la communauté russe de la région avait besoin d’un endroit pour ses défunts, il établit le cimetière en 1961, puisant son inspiration dans le cimetière russe deSainte-Geneviève-des-Bois en France. La chapelle sera ensuite déménagée pour être à proximité du cimetière, à son emplacement actuel.

Intérieur de la chapelle
Dans ce qui est maintenant le plus grand cimetière orthodoxe russe au Québec, et peut-être même en Amérique, tout est bien ordonné. Les tombes sont placées en rangées parallèles, et l’espace de chacune d’elles est délimité par un jardin rectangulaire au-dessus des tombes. Cette omniprésence de la nature ainsi que les croix orthodoxes en bois et de nombreuses pierres tombales ornées de photos ou gravures des défunts en font l’un des plus beaux cimetière que j’ai visité jusqu’à maintenant. 



Voici également certains des monuments et tombes les plus célèbres de ce cimetière :

Tombe de Ludmilla Chiriaeff, fondatrice des Grands Ballets Canadiens


Monument à la mémoire des soldats russés morts lors des deux Guerres Mondiales

Fresque de saint Georges tuant le dragon, sur le même monument

Momument à la mémoire des victimes du régime communiste russe après la révolution de 1917

Momument rappelant la mort de 30 000 cosaques tués par les Britanniques alors qu'ils tentaient de s'évader pour éviter les goulags de l'Union Soviétique.

À défaut de vous payer un voyage en Russie en ce moment, profitez d'un passage dans la région pour vous receuillir un peu et admirer ces traces de la riche histoire multiethnique du Québec.